Berlin, 14 août 2015

Elke est la mère de Christiane, que nous avons rencontrée il y a quelques jours. Elle habite à Marzahn et évoque les difficultés de logements à Berlin dans les années soixante et septante. Venant de Halle, elle n’avait trouvé qu’un petit appartement vétuste avec toilettes sur le palier, il ne comportait pas de salle de bains et était chauffé au charbon, quoique le terme "chauffé" soit impropre car il y faisait toujours froid, précise-t-elle en riant. L’appartement était au cinquième étage sans ascenseur, difficile d’y accéder lorsqu’on est enceinte. Difficile d’imaginer y élever un enfant. Si bien qu’avec son ventre arrondi, Elke est allée faire une demande de logement… Mais pas moyen de déménager, les listes d’attentes étaient longues, il fallait attendre trois ou quatre ans avant d’espérer quoi que ce fut. Mais je suis enceinte ! Mon bébé va naître dans quelques mois s’est défendue Elke. Votre enfant peut très bien mourir à la naissance, lui fut-il répondu. Revenez donc quand il sera né. C’est ce qu’elle a fait, et par chance elle a pu obtenir un logement à Marzahn, ce quartier en construction à l’est de Berlin. Les immeubles étaient tout juste sortis de terre et disposaient de tout le confort moderne. Un rêve pour la jeune maman.
Comme Christiane, Elke évoque avec nostalgie la solidarité des familles qui lui permettait de travailler sans s’inquiéter de son enfant malgré ses horaires irréguliers. Il lui arrivait d’ailleurs aussi d’accueillir les enfants des autres. Elke était traductrice de théâtre pour la Theater Verband, et travaillait aussi à l’organisation de festivals internationaux. Elle ne sentait pas de ligne esthétique déterminée par le réalisme socialiste. Ce dont elle se souvient, c'est que l’art en général et le théâtre n’était pas réservé à une élite culturelle ou sociale. Les billets étaient très bon marché, et les entreprises organisaient des soirées au théâtre pour leurs employés. J’allais souvent au spectacle avec Christiane, dit-elle, et cela ne représentait pas de sacrifice financier particulier.
Elke avait la chance de pouvoir voyager pour son travail. Toujours vers l’Est, mais voyager, c’est voyager… qu’importe la direction. Elle a même eu la possibilité d’emmener Christiane en vacances en Hongrie à plusieurs reprises. C’était évidemment plus difficile quant il s’agissait d’aller voir ce qui se passait à l’Ouest. Ainsi elle a dû réclamer pendant des mois avant d’avoir l’autorisation d’aller assister à une pièce de Tadeusz Kantor qu’elle n’avait jamais pu voir en Pologne car il était constamment en tournée. Il était particulièrement difficile d'obtenir l’autorisation d’aller à l’Ouest pour les célibataires, et dans le cas d’Elke, la présence de Christiane à l’Est constituait une forme de garantie de retour.
La censure frappait des films, des textes, des pièces qui dépeignaient des réalités déplaisantes en DDR. De ce point de vue, la DDR n’a pas connu de Perestroïka. Les artistes devaient donc faire des compromis. Elke note qu’aujourd’hui on fait également des compromis, pas les mêmes, pas pour les mêmes raisons mais des compromis.
En fait, la pression qui s’exerçait sur les créateurs reposait sur l’idée que l’art et la littérature étaient extrêmement puissants et pouvaient mener à une révolution. Cette idée fait encore sourire Elke, qui ajoute : c’est vrai, le public était beaucoup plus sensible à ce qu’il lisait ou voyait qu’aujourd’hui, les choses avaient une toute autre portée. Elle me raconte ainsi comment elle a pu lire le roman « Nous autres » de Evgueni Zamiatine qui se trouvait à la Staatsbibliothek. Il lui a d’abord fallu obtenir une autorisation particulière. Puis rendez-vous fut pris avec la bibliothécaire. Le jour dit, Elke s’est présentée. La bibliothécaire est allée au magasin prendre le livre, elle a emmenée Elke dans une pièce, déposé le livre sur la table et laissé Elke et le livre avant de partir en refermant la porte à clef. Lorsque Elke avait besoin de se rendre aux toilettes, elle devait sonner, la bibliothécaire venait lui ouvrir, prenait le livre, le rangeait en sécurité, puis l’emmenait aux toilettes… avant de répéter le processus en sens inverse pour que Elke puisse poursuivre sa lecture.
Elke avait une demi-sœur à l’Ouest, qui lui envoyait régulièrement des livres. Au fil des années, la politique en matière de courrier s’est durcie et les paquets étaient souvent retournés à l'envoyeur. Elke raconte ainsi les péripéties liées à l’envoi de En attendant Godot. Elle avait lié connaissance avec un Français auquel elle avait donné des cours d’allemand à Weimar. Celui-ci pour la remercier lui a envoyé le livre par la poste. Le paquet lui fut retourné. Elke lui demanda alors d’envoyer le livre à sa sœur à Regensburg, qui le mettrait dans un gros paquet contenant des choses diverses et le livre passerait davantage inaperçu. Peine perdue, le paquet fut ouvert et renvoyé à l’expéditrice. De guerre lasse, la sœur d’Elke arracha la couverture du livre, et l’envoya ainsi sans mention de titre et d’auteur. C’est ainsi que le lut Elke. Il lui fallu attendre encore de nombreuses années avant que sa mère, en visite à Regensburg ne rapporte la couverture de l’ouvrage à Elke, cachée dans la doublure de son sac à main. L’affaire est particulièrement drôle quand on pense au livre de Beckett, mais on se demande bien en quoi il pouvait être considéré comme dangereux...
Sa sœur était partie vivre en Bavière après la guerre, avant qu’il soit question d’Est et d’Ouest, alors que le reste de la famille vivait à Halle. Elles avaient une grande différence d’âge et leurs relations étaient essentiellement épistolaires. La sœur n’était venue en visite que très exceptionnellement et pour Elke, cela ne provenait que du fait qu’elle habitait très loin. Elke n’a pleinement pris conscience de l’existence du Mur et de ce qu’il signifiait pour les Allemands de l’Est qu’en emménageant à Berlin. Il faut dire que sa présence était obsédante pour elle, dont les fenêtres donnaient directement sur le Mur. Sur les plans de la ville que l’on pouvait se procurer dans le commerce. La zone au-delà du mur était représentée en blanc. Comme s’il n’y avait là que le néant. De sa fenêtre, elle apercevait le clocher d’une église, mais ignorait son nom, et sa situation exacte. Ainsi, lors de sa première visite de Berlin Ouest, des années plus tard, à l’occasion de la représentation du spectacle de Kantor, elle s’est aussitôt offert un plan de la ville et est partie à la recherche du clocher. Il s’agissait en fait de Bethanien, d’où elle a ensuite aperçu ses propres fenêtres, de l’autre côté du mur.
Malgré tout, Elke ne se sentait pas prisonnière en DDR. Elle avait une vie professionnelle et personnelle riche. Elle ne s’est sentie comme un oiseau devant regagner sa cage que lors de son bref séjour chez sa sœur à Regensburg en 1986, car en la quittant, elle ignorait si elle aurait la possibilité de la revoir un jour. Le reste du temps, elle avait tant à faire qu’elle n’avait aucun doute concernant le fait que sa place était à Berlin Est. Elle n’aurait pas pu dire adieu à tout cela. Elle est très consciente d’avoir été passablement privilégiée, en DDR, mais elle s’y était construit une bonne vie. Je ne suis peut-être pas une révolutionnaire, dit-elle en riant.
De fait, Elke s’est toujours tenue à l’écart des manifestations. Elle n’aurait pas voulu risquer une arrestation. Que serait devenue Christiane sans elle ? Le 4 novembre 1989, même elle a glissé un mot dans son passeport indiquant que sa fille était seule à la maison et qu’il fallait prévenir telle et telle personne pour prendre soin d’elle au cas où elle serait arrêtée.
A la chute du Mur, elle est restée sans voix, ne voyant que les problèmes engendrés par la réunification. Elle était choquée par la rapidité des événements. Le 4 novembre, les manifestants réclamaient une réforme de la DDR. Cinq jours plus tard, la DDR était en train de disparaître purement et simplement. Et Elke regardait impuissante ses concitoyens courir manger des bananes à l’Ouest. Bien sûr certains retrouvaient leur famille, leurs amis perdus depuis longtemps, mais la plupart allaient dépenser les quelques Deutsch Mark offerts par le gouvernement de la RFA sans voir ce qui viendrait ensuite, le chômage, les loyers élevés, l’angoisse du lendemain… Elke était désespérée de tant de naïveté. Et l’avenir ne lui a pas donné tort, puisque la Theater Verband pour laquelle elle travaillait rapidement été dissoute. Plus personne ne s’intéressait au théâtre des pays de l’Est. En RFA, il n’y avait qu’une société dramaturgique, qui n’incluait ni acteurs, ni metteurs en scène, ni marionnettistes… Il fut un temps question d’unir les deux entités, mais pour cela, il aurait fallu que la société dramaturgique évolue… L’idée fut rapidement abandonnée.
Dans ce contexte, Elke s’est beaucoup engagée pour le lycée dans lequel Christiane faisait ses études. Un lycée qui développait particulièrement l’étude des langues étrangères. Mais les financements furent coupés et les classes de russe fermées au profit des cours d’anglais. Dans le même temps, à Marzahn, les relations entre voisins se sont rapidement détériorées, les solidarités d’autrefois ne jouaient plus. Les amitiés ont sombré dans l’amertume. Certains sujets sont devenus tabous. L’argent, la politique ne pouvaient plus être abordés. La confiance mutuelle s’est défaite.
Elke a donc perdu son travail, et les perpectives qui y étaient liées. A l’agence pour l’emploi, on lui a expliqué qu’à 45 ans, elle était trop vieille et surqualifiée. C’est ainsi que sa vie Patchwork a débuté. Là j’ai fait tout ce qui était possible, dit Elke. J’ai suivi une formation, j’ai rencontré de nouvelles personnes, J’ai développé de nouvelles activités, comme l’enseignement de l’allemand langue étrangère et la pédagogie du théâtre. Malgré tout elle a souvent travaillé dans l’unique but de gagner de l’argent, et non parce qu’elle y trouvait du plaisir comme elle le faisait auparavant. Elle a aussi bradé son travail, juste pour pouvoir survivre. Elle connu plus de bas que de hauts, mais elle reconnaît que sans la chute du Mur, sa fille n’aurait pas pu mener la même vie, elle n’aurait pas pu ainsi partir vivre à l’étranger et étudier comme elle l’a fait.
Elke s’est créé de nouvelles amitiés avec des personnes plus jeunes, souvent issues de l’Ouest, et curieuses de l’histoire qui fut la sienne. Et puis elle est aujourd’hui grand-mère, Christiane a accouché de sa deuxième petite fille il y a quatre jours, peu d’heures après notre interview…