Nord_journal de travail

NORD_ journal de travail


Texte  Cosima Weiter

Photographie  Alexandre Simon

 

 


 

Genève, automne 2018

 

 

 

 

 

 

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L’idée d’un spectacle lié au grand nord est né il y a un peu plus d’un an, lors d’un voyage que nous avons fait en Finlande et qui nous a conduits jusqu’à Rovaniemi et au-delà à Ivalo et Saariselka.  
 
Nous y avons été saisis par la beauté et la puissance des éléments naturels. Cela nous a donné envie d’inventer un personnage qui se confronte à ces éléments pour parvenir à un but, si ténu puisse-t-il être. Ainsi une femme, mue par une attirance irrépressible marcherait vers le nord avec le projet d’atteindre le pôle. Les personnes qu’elle croise sur son parcours s’interrogent, commentent ou jugent son périple, qui l’air de rien, remet en question leur mode de vie et leurs valeurs. Ils parlent depuis leur point de vue, en y mêlant des événements de leur expérience personnelle qui laissent entrevoir  leurs manières de vivre et de penser, propres régions nordiques.  
 
Nous souhaitons créer un spectacle mêlant poésie, lumière, musique et jeu d’acteurs dans un espace scénique comportant des séquences de films projetées. Pour le spectateur, il s’agira aussi d’une expérience sensorielle.  
 
Comme pour tous nos projets, nous souhaitons nous appuyer sur des témoignages. Ici ce seront ceux de personnes connaissant bien le grand nord, et plus spécifiquement des personnes pouvant parler de la neige et de la glace d’un point de vue scientifique, telles qu’un nivologue, mais aussi un éleveur de rennes et un chauffeur amené à traverser la région et les frontières qui la délimitent à de multiples reprises par tous les temps.

 

 

 

 

 

 

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Nous prévoyons de partir à Helsinki en début d’année 2019. Dans la perspective de ce voyage, nous prenons contact avec Rigina Ajanki, qui enseigne les langues finno-ougriennes à l’université de Helsinki. Elle a grandi à Rovaniemi  et pourra certainement nous mettre en contact avec des personnes qui pourront enrichir notre projet. Alors que nous sommes encore à Genève, elle nous convie à lui rendre visite à Karjaa dans sa ferme, située à 80 km à l’ouest d’Helsinki. Rendez-vous est pris pour le 1er janvier 2019.

 

 

 

 

 

 


Helsinki, 31 décembre 2018

 

 

 

 

 

 

Nous débarquons à Helsinki le 31 décembre en milieu de de soirée. Peu avant minuit, nous sortons faire un tour dans Vallila qui sera notre quartier pour quelques jours. Ici les bâtimentsanciens voisinent avec des constructions plus récentes, datant des années 1980. Les îlots d’immeubles alternent avec des petits parcs arborés. Les gens vont par petits groupes, partageant des bouteilles de champagne dans une atmosphère concentrée tandis que les feux d’artifices éclatent au-dessus de nos têtes.  

 

Nous nous égarons gentiment entre les immeubles en zigzaguant sur la neige glacée avant de parvenir à regagner l’appartement. 

 

 

 

 

 

 



Helsinki, 1er janvier 2019

 

 

 

 

 

 

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Nous avions prévu d’aller voir Rigina Ajanki mais nous avons mal évalué le temps du parcours jusqu’à la gare et ratons le train. Le suivant est deux heures plus tard, ce qui laissera peu de temps de lumière du jour sur place. En effet, le jour se lève vers 9h30 et la nuit tombe vers 15h00. Entre les deux, le soleil n’est jamais bien haut et la lumière devient  blafarde dès que les nuages font leur apparition. Nous convenons donc avec Rigina de la retrouver le lendemain.  
 
Afin de ne pas perdre notre journée, nous nous rendons à Katajanokka avec le projet de marcher le long de la mer, et qui sait, de marcher sur l’eau glacée car cela fait partie des expériences que je souhaite accomplir dans le cadre de Nord. Il s’agit pour la voyageuse du spectacle d’un moyen d’atteindre son but.  
 
Hélas, le sol est si glissant qu’il est impossible d’approcher l’eau. D’ailleurs l’eau elle-même n’est pas gelée… d’autant que lorsque nous atteignons le rivage, la nuit est tombée. Il n’importe, cette promenade nocturne est belle. Les lumières de Hylkysaari et Korkeasaarenluoto scintillent dans le lointain. Alexandre fait des repérages photos afin de tester la sensibilité de son appareil dans ces basses lumières. Un bateau corne dans l’obscurité. C’est assez pour un premier jour. Nous rentrons nous mettre au chaud. La brièveté du jour nous déstabilise un peu nous perdons la notion du temps, de l’heure, balançant entre fatigue et excitation.

 

 

 

 

 

 

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Karjaa, 2 janvier 2018

 

 

 

 

 

 

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Aujourd’hui nous quittons l’appartement avant le lever du jour. Nous nous hâtons vers la gare sous la neige afin de prendre le train pour Karjaa où nous attend Rigina Ajanki. Rigina enseigne les langues finno ougriennes à l’Université de Helsinki. Nous sommes en contact avec elle depuis plusieurs semaines et elle nous a proposé de venir la voir chez elle, dans sa ferme. Nous arrivons à 10h30. 

 

Rigina vient nous chercher à la gare. A la ferme, les animaux nous attendent. Nous sommes accueillis par une petite foule hétéroclite. Les quatre chiens nous font fête, tandis que les chèvres nous considèrent d’un œil curieux. Le cochon vient s’enquérir des raisons d’une telle agitation. Seules les poules picorent avec indifférence. Dans la maison un chat trône sur la table. D’autres surgissent pour grignoter quelques croquettes avant de retourner dormir. Nous sommes au paradis des animaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rigina vient de Rovaniemi, où nous nous sommes rendus l’année dernière. Rigina nous explique à quel point il lui est nécessaire de sentir une distance entre sa maison et celle des voisins pour être en paix chez elle. Enfant elle prenait le bus pour parcourir la dizaine de kilomètres qui séparait la maison de l’école. Certains de ses camarades devaient quant à eux faire des trajets de vingt à trente kilomètres tous les jours allers et retours pour aller en classe. Les distances ne semblent pas effrayer les habitants du nord. Elle m’explique cependant qu’après avoir vécu loin de tout jusqu’à 19 ans elle a souhaité habiter en ville, près de l’université, puis près de son travail. C’est ce qu’elle a fait jusqu’à il y a trois ans, quand une coupure d’électricité en plein hiver à Helsinki lui a fait prendre conscience de l’aspect artificiel de son mode de vie. Sans électricité, elle ne pouvait rien faire. Dans sa ferme, elle dispose d’un poële à bois pour se chauffer et cuisiner. Sa réserve de bougies est inépuisable. Elle se sent autonome.  
 
Notre hôtesse se montre très soucieuse concernant le réchauffement climatique. L’été dernier, particulièrement chaud et sec l’a remplie d’effroi. Pour la première fois de mémoire d’homme, le puits des voisins était à sec. Pour la première fois aussi le foin pour les bêtes est venu à manquer. Il est désormais importé d’Islande et vendu 60 euro le sac de 40 kilos au lieu des 30 euro habituels.
 
Née en Laponie, Rigina a une forte nostalgie du nord et de sa nature, que sa grand-mère lui a appris à aimer. Elle savait les endroits où traverser la rivière gelée, les plantes bonnes à manger, celles qui ne l’étaient pas. Elle cueillait les baies et préparait des confitures pour pouvoir les consommer l’hiver.  
 
Dans sa ferme, Rigina vit seule avec ses bêtes lorsque ses enfants ne sont pas là. Elle accomplit seule toutes les tâches liées à l’entretien des animaux, mais aussi les travaux nécessaires notamment la construction de clôtures rendues obligatoires par le gouvernement finlandais lorsqu’on élève des animaux de différentes espèces. Rigina en bonne citoyenne, monte les clôtures afin que chiens et cochons ne partagent pas le même espace, puis laisse les portes ouvertes pour que les animaux circulent librement. Elle a le sentiment d’être considérée comme une originale par les gens du pays, mais ne s’en formalise pas.  
 
Après l’entretien, notre hôtesse nous emmène nous promener dans la forêt voisine. Les chiens gambadent autour de nous. La végétation de la région lui paraît encore exotique et luxuriante. La variété des espèces la surprend toujours car en Laponie, seuls poussent les bouleaux et les pins. Les arbres eux-mêmes sont plus petits que ceux du sud de la Finlande. Elle ajoute que plus loin au nord, il n’y a plus d’arbres, seulements de petits arbuste, des herbes, de la mousse. Ces observations méritent d’être affinées afin de faire partie de l’épopée de la voyageuse de Nord.  
 
Lorsque je lui explique mon idée d’une femme qui déciderait de partir seule pour rallier le Pôle Nord, elle rit et me dit : si c’était un homme, il serait vu comme un genre de héros, mais une femme, ce serait juste une folle inconsciente. Elle rit.  
 
De retour à Helsinki le ventre assez creux, nous sommes percés par le froid.

 

 

 

 

 

 

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Helsinki, 3 janvier 2019

 

 

 

 

 

 

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Rigina nous propose de visiter le musée national de Finlande en sa compagnie. La fermière d’hier a remis sa robe de professeure. Elle nous attend à l’entrée et nous montre aussitôt la vitre brisée à la porte intérieure, ainsi qu’un impact de balle dans la porte en bois. Tous deux datent de 1918, et témoignent de la guerre civile qui  déchirait alors la Finlande.  

 

Elle décrypte ensuite les fresques du hall principal, m’expliquant qu’il s’agit là d’illustrations du Kalevala. Je suis heureuse de voir des images de cette épopée des Finnois que je suis en train lire. Je suis très sensible à la musicalité de cette œuvre et il y en aura des échos dans Nord. Les images donnent une forme concrète aux scènes rapportées par Elias Lonnröt. Grâce à Rigina, je reconnais le barde Väinämöinen, magicien qui tue le poisson pour lui prendre sa mâchoire, à partir de laquelle il fabriquera son kantele, et aussi le forgeron Ilmarinen, labourant un champ grouillant de serpents. Il s’agit de la première prouesse qu’il accomplit avant de pouvoir épouser la vierge de Phojola. Le musée est vaste, il retrace de la préhistoire à l’époque actuelle les aspects marquants de la cultureet de l’histoire finlandaise.  

 

Outils en pierre puis en métal, maison de bois reconstituée, mobilier, costumes, bijoux, jouets d’enfants... Tout est fait pour que l’on puisse se faire une image de la vie menée par les Finlandais d’hier et d’aujourd’hui. Rigina semble à la fois très attachée à sa culture et très désabusée. Tu vois, quand les Romains bâtissaient le Colisée, les Finlandais mangeaient de la boue ! dit-elle avec l’humour qui la caractérise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rigina nous a mis en relation avec deux de ses étudiantes, qui toutes deux ont étudié à Inarien Laponie. Cette après-midi, nous avons rendez-vous avec la première d’entre elles, Laura Tuominen.  
 
Enfant, Laura passait ses étés en Laponie chez son oncle et sa tante. Plus récemment elle y est retournée pour étudier l’artisanat et la langue sami d’Inari, aujourd’hui parlée par 300 locuteurs autour du lac du même nom. Elle a fait de nombreux allers et retours en transport en commun – train jusqu’à Rovaniemi puis bus -, seule. L’ensemble du trajet représente environ 1200 kilomètres en ligne droite vers le nord. Lorsque je lui demande si elle s’est parfois sentie en danger, que ce danger soit lié au hommes ou aux éléments naturels, elle sourit. Il y avait bien quelques types éméchés dans le train, des rennes sur la route, et parfois des bourrasques de neige, mais rien qu’elle ait ressenti comme un danger. Ce sentiment de ne pas être particulièrement vulnérable est important pour moi car notre héroïne va voyager seule elle aussi. Cette forme de sécurité intérieure pourra l’accompagner.  
 
Où commence le nord ? Cette question fait sourire Laura. Elle me dit : quand tu descends du train à Rovaniemi, tu sens déjà que l’air n’est pas le même. C’est le nord. Ensuite tu prends le bus, et tu vois, les arbres sont plus petits, il n’y a plus que des bouleaux et des pins. Les buissons se font rares. Si tu continues plus loin. Eux aussi disparaissent. Ces observations rejoignent celles de son enseignante. Nous ne sommes jamais allés si loin, nous arrêtant à Ivalo lors de notre précédent voyage, où les arbres sont encore hauts.  
 
Laura parle elle aussi du besoin d’espace qui rend le nord si attirant. Là-bas, pas de voisins pénibles, et dans le même temps, le fait d’avoir un choix d’interlocuteurs restreint oblige à trouver un moyen de communiquer, voire de partager avec des personnes dont a priori on on ne se ferait pas des amis.  Selon elle, de manière paradoxale, l’isolement oblige à l’ouverture d’esprit.

 

 

 

 

 

 


Helsinki, 4 janvier 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Iida revient juste d’Inari, où elle aussi a étudié l’artisanat et la langue sami. Là-bas, elle habitait près du lac, mais la berge opposée lui était cachée par une île. Elle guettait la formation de la glace sur l’eau dans l’espoir de pouvoir gagner celle-ci en marchant dessus. Longtemps la glace, trop fine, n’aurait pas supporté son poids, mais un matin, Iida a aperçu les traces d’un chien filant droit vers l’île. Se disant qu’elle n’était guère plus lourde qu’un canidé, elle a suivi ses traces. A mi-chemin, des traces minuscules, infiniment légèrescroisaient celles du chien, dessinant des arabesques sur la neige. Iida les a suivies jusqu’à leur destination et a trouvé le corps du petit animal gelé sur le lac. Poursuivant sa route, elle a atteint l’île. Du sommet elle a pu considérer la rive opposée. Arbres et collines. Il est bien possible que cette attente de la glace, et même cette souris apparaissent dans mon texte, bien après le dégel.  
 
Après l’entretien, Iida nous invite à l’accompagner au vernissage d’une amie dans une galrie du centre ville. Nous partons donc pour le quartier de Kamppi où la galerie Hootu vient de déménager. La soirée s’achève au Corona parmi une bande de joyeux drilles. Faire connaissance semble aller de soi, nous sommes intégrés à la conversation comme si nous avions toujours fait partie du paysage. Cette sensation nous remplit de joie et nous rassure quant à la suite de notre projet. S’il est aisé d’entrer en lien avec les gens, nous pourrons poursuivre nos entretiens facilement lors de nos prochains séjours.

 

 

 

 

 

 

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Helsinki, 5 janvier 2019

 

 

 

 

 

 

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Nous avons espéré jusqu’à ce matin pouvoir rencontrer un ami sami de notre logeur. Mais il ne donne pas signe de vie. Nous décidons donc de partir pour l’île forteresse de Suomenlinna. Il fait un temps glacial, bien en-dessous des -2 c° nécessaires au gel de l’eau de mer. L’eau se fige autour de l’île, les plaques de glace aux formes irrégulières se soulèvent au gré des vagues. Blanc bleu vert gris, un camaïeu de couleurs dessine une mosaïque mouvante à la fois solide et liquide à la surface de l’eau. Fascinante. Alexandre fait des repérages photos en vue du spectacle. J’imagine que des images filmées aux mouvements à peine perceptibles de ce phénomène seraient magnifiques. Dans le même temps on comprend bien que les Rouges détenus ici suite à la guerre civile de 1918 soient morts nombreux ici, sans qu’il soit besoin de les exécuter.

 

 

 

 

 

 

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Helsinki, 6 janvier 2019

 

 

 

 

 

 

Notre avion part ce soir. Il est quinze heures, la nuit tombe. Il est temps de plier bagages. Nous avons le sentiment frustrant de nous en aller alors que tout commence. Cependant le projet lui-même est amené à se poursuivre. Rigina est disposée à collaborer avec nous dans le cadre de ses cours à l’université pour nous prêter forte. Nous avons également obtenu une résidence d’un mois en novembre 2019 à Savonnlina, cela nous permettra d’avancer considérablement.