Vadsø - Utsjoki - Inari, le 14 février 2020

Nous partons de Vadsø à regret. L’idée de quitter ces paysages me serre le cœur. Le silence de ces lieux me manquera aussi. Comment trouver le calme dans le brouhaha des villes ? Comment respirer leur air vicié ? Comment avancer, ne serait-ce qu’en esprit lorsque nos regards se cognent aux murs des immeubles ?
Comme pour exacerber mes sentiments, le temps n’a jamais été si beau. La brume s’élève au-dessus du fjord. Dans la lumière du matin, les montagnes se parent de couleurs ineffables. Je ne sais dire s’il s’agit de bleu, de gris, de rose. Nous nous arrêtons de longs moments pour regarder jouer la lumière sur l’eau. Nous regagnons la voiture lorsque le froid nous mord trop vivement et que Laura s’impatiente. La route est longue jusqu’à Inari.


Comme à l’aller, nous faisons halte à Utsjoki. Il y a là un petit salon de thé qui fait aussi office d’épicerie. Comme la fois précédente, deux femmes font le service. La plus âgée semble être la patronne. La plus jeune qui paraît être l’employée est d’une beauté dérangeante. Ses yeux très écartés sont immenses, leur couleur oscille du brun au vert. Je souhaite lui poser quelques questions, lui explique le motif de notre venue, mais je me heurte à sa timidité qui devient vite contagieuse. Le silence retombe très vite après chacune de mes interrogations. Laissant place à un sourire gêné.
Malgré tout, ces brèves haltes à Utsjoki sont inspirantes pour moi. J’ai depuis longtemps envie de voir ma voyageuse travailler un moment dans un petit commerce, afin de gagner un peu d’argent pour la suite de son voyage. Le salon de thé d’Utsjoki, qui fait office d’étape pour les voyageurs qui s’y délassent et se ravitaillent avant de partir plus au nord et de lieu de rencontre pour les gens du cru, sa patronne un peu revêche et cette employée au charme énigmatique trouveront certainement place dans Nord.
Malgré tout nous nous hâtons de repartir car nous devons faire un crochet à Kaamasmukka. C’est le nom du hameau où habite l’éleveuse de rennes Sara Lansman Valle. Nous sommes déjà en retard, il faut donc faire vite.


Nous sommes accueillis par l’une des filles de Sara. La fillette, très fière me tire par la main et m’entraîne à sa suite dans la pièce où sont entreposés les costumes traditionnels lapons que la famille revêt les jours de fêtes. Me voilà dans le vif du sujet.
Nous installons notre matériel, sous l’œil inquisiteur de la petite, qui du haut de ses quatre ans est peu disposée à laisser sa mère deviser avec des inconnus. Sara reste pourtant d’un calme imperturbable et nous apprend beaucoup de choses sur l’élevage de rennes au rythme des saisons. Ce qui m’impressionne, c’est que ces animaux sont élevés en liberté. Les bêtes de têtes sont pucées afin que l’éleveur puisse suivre leur parcours grâce à un GPS. Il peut ainsi aller les voir régulièrement et vérifier l’état de santé du troupeau sans pour autant intervenir sur ses déplacements. En hiver, dès les premières chutes de neige, l’éleveur fait quotidiennement le tour du troupeau avec sa motoneige. Il observe les bêtes de loin à l’aide de jumelles pour vérifier qu’elles vont bien. Le lendemain, il fait le même parcours et peut voir si les rennes sont restés dans le périmètre qu’il a tracé la veille en regardant si leur pas croise la marque qu’il a laissée. Le cas échéant, il trace un nouveau cercle pour inclure à nouveau toutes les bêtes. Il les suit ainsi à distance dans leurs pérégrinations, tandis que les rennes, marchant contre le vent, se dirigent vers les lieux qui leur semblent plus riches en nourriture.
Sara, malgré ses cinq enfants qui l’accaparent beaucoup - le plus âgé a 11 ans et la plus jeune quelques mois - se sent éleveuse de rennes à part entière au même titre que son époux. Je sens que l’égalité des sexes n’est pas pour elle un vain mot. Ainsi quand je lui parle de mon idée que l’éleveur de rennes épris de la voyageuse lui offre un manteau dans lequel il a pris soin de coudre une puce afin de suivre son parcours, elle semble trouver que c’est là une atteinte insupportable à la liberté de la femme. Je ne sais que répondre, je suis incapable d’argumenter. Le comportement de l’homme ne relève pour moi ni du bien ni du mal, il ne préjuge pas de sa faculté à ne pas empiéter sur la liberté d’une femme. Il exprime seulement son impérieux besoin de rester en lien avec celle qui part.
Nous saluons Sara avec émotion. Cette jeune femme, qui n’a jamais quitté la Laponie et vit entourée de sa grande famille a bousculé quelques-unes de mes certitudes sur l’exercice de la liberté. Pourtant, nos vies sont si différentes qu’il est improbable que nous nous recroisions un jour.

Le soir est tombé, Laura qui n’aime pas conduire de nuit est un peu nerveuse. Pour détendre l’atmosphère, j’échange avec elle sur des thématiques qui nous passionnent toutes deux, notamment les spécificités culturelles et linguistiques de nos pays respectifs. Ce soir, évidemment, la conversation porte sur la Saint Valentin. En Finlande, cette fête n’a pas de connotation amoureuse. Il s’agit seulement d’exprimer ses sentiments aux personnas que l’on aime, qu’il s’agisse d’amis ou de membres de la famille. A cette occasion, les gens s’envoient des cartes postales, pour signifier à leurs proches combien ils leur sont précieux.
Enfin nous arrivons à Vasatokka, l’auberge de jeunesse d’Inari. Comme lors de notre premier passage, il y a quelques jours, personne n’attend à la réception. Nous prenons la clef dans la boîte aux lettres. Cette fois il y avait de la place et j’ai pu réserver des lits dans des dortoirs. Nous entrons, débouchons dans une salle commune déserte, la cuisine l’est également. De même que les dortoirs pour hommes et pour femmes. L’auberge est absolument vide. Depuis notre séjour précédent, l’épidémie de coronavirus s’est étendue et les touristes angoissés par la contagion ont renoncé aux voyages qu’ils avaient prévus. En Finlande, la première malade atteinte de covid 19 est une touriste venue de Wuhan. Elle a été diagnostiquée le 29 janvier à Ivalo. Elle est sortie de l’hôpital après sa guérison le 5 février. Mais 21 personnes susceptibles d’avoir contracté le virus à son contact sont encore en quarantaine. Nous, plongés que nous sommes dans notre travail n’avons pas suivi les informations, nous ignorons tout de cela. Nous ne savons rien et prenons nos aises dans l’auberge déserte, profitant le l’obscurité alentour pour guetter les aurores boréales. A posteriori ces chiffres nous paraissent risibles par rapport à ce qui se produira bientôt.