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Alexandre Simon : Le désir de réaliser un projet autour de l’ancienne maison de la radio de Berlin-Est est né dès ma première visite là-bas. Je me suis promené avec Cosima Weiter dans ses couloirs, nous nous sommes perdus dans ses labyrinthes au point que ce bâtiment est devenu pour chacun de nous un espace de contemplation et de réflexion. J’ai pris très vite énormément de photos dans ces couloirs et ces pièces désertées, dans un élan qui faisait suite à la vidéo que j’ai réalisée sur l’aéroport Tempelhof et aux prises de vues que j’ai faites de l’Olympiastadion de Berlin en préparation à mon travail sur le spectacle Hunger ! Richard III mis en scène par Maya Boesch à la Comédie de Genève en 2005. C’était une manière de prolonger ma réflexion sur l’architecture du pouvoir. Une maison de la radio, c’est tout à la fois une vitrine culturelle et un outil de propagande, l’instrument d’Etat idéal.


Cosima Weiter : Il faut dire que cette maison de la radio est immense, c’était une véritable ville dans la ville qui disposait de ses propres magasins, sa clinique et son garage... Elle a diffusé de 1956 jusqu’à la chute du mur. Les locaux sont alors restés à l’abandon. Ensuite l’ensemble a été classé au patrimoine historique allemand avant d’être racheté à un prix dérisoire par une entreprise privée. Un vrai scandale ! Mais ce qui me fascinait, c’est le fait que tant de paroles, de sons, de musiques avaient été produits entre ces murs désormais voués au silence. Je voyais ces bureaux, ces studios vides et je me disais que plusieurs milliers de personnes avaient travaillé là, que leurs voix avaient dû laisser un écho entre ces murs, qu’il suffisait d’écouter, qu’il fallait écrire.


Alexandre Simon : Nous nous sommes bientôt demandé si nos démarches pouvaient se lier. Nous avons réfléchi à une forme, et nous nous sommes mis à écrire une partition constituée d’un livret de poésie sonore, d’une composition musicale pour percussions, d’un montage d’images projetées, d’une création lumière et d’un outil scénographique. A ce moment-là, on s’est dit que cet outil scénographique ne devait pas juste être un décor, mais qu’il devait nous rassembler tous. C’est comme ça que nos panneaux sont aussi devenus l’instrument du percussionniste Marcello Silvio Busato et un outil manipulable par Cosima.


Cosima Weiter : Nous sommes alors passés par une période de doutes intenses. Qu’est-ce qu’on allait bien pouvoir raconter à part nos idées reçues sur l’Allemagne de l’Est ? Nous nous sommes plongés dans l’histoire de la RDA en lisant des essais sur ce thème, mais aussi de la poésie, des récits, des romans, du théâtre. Certains événements nous ont paru clé dans l’histoire de ce pays disparu, comme les grèves et les manifestations de 1953 lors de la construction de la Stalin Allee, ou l’histoire du chanteur Wolf Biermann1. Et nous nous sommes mis à articuler une partition qui suivait de près l’histoire de la RDA. J’ai effectué un travail de recherches dans les archives de la radio allemande. J’ai commencé à rédiger le livret sur la base de ces documents sonores en travaillant sur les notions de répétition et de liste ainsi que sur les formules toutes faites. Mais tout ça ne parlait pas de la Funkhaus. Suite à nos premières séances de travail en juillet 2009 nous nous sommes rendu compte que nous quittions trop l’espace de la maison de la radio, que notre réflexion était trop sèche et que notre projet devait être nourri par quelque chose de vécu. C’est là que le voyage a réellement commencé.


Alexandre Simon : Nous sommes repartis deux mois à Berlin et avons mis des annonces dans les journaux afin de rencontrer des gens ayant travaillé à la maison de la radio, nous avons élaboré une série de questions afin de mieux comprendre l’atmosphère qui y régnait. Cela nous a permis de faire des rencontres magnifiques. Longues journées, grande disponibilité de tous ces gens. Nous avons vécu des moments inespérés, comme cette soirée dans le temple de Galilée où le pasteur accueillait les punks dans les années 80, car les temples et les églises étaient les seuls lieux où ils étaient protégés de la Stasi. Nous y avons passé une soirée de retrouvailles pleine de bières, de décibels et d’affection. Ou encore notre rencontre avec Bert Papenfuss2, poète de RDA et ses amis musiciens et éditeurs, petit monde préservé de lenteur et de concentration. Faire un voyage en RDA et s’attacher à sa population, vraiment on ne s’y attendait pas. Mais ce sont ces rencontres qui nous ont permis de vraiment donner vie au spectacle, de l’animer.

 

 

1 Né en 1936 à Hambourg Wolf Biermann, est un auteur compositeur interprète allemand. A 17 ans, il s’installe en RDA où il suit des études et travaille au Berliner Ensemble, le célèbre théâtre de Brecht. En 1976, après un concert à Cologne, Biermann, déchu de la nationalité est-allemande, n’est pas autorisé à rentrer en RDA. Pour de nombreux dissidents, c’est la fin de la «solidarité critique» vis-à-vis du régime de la RDA. Certains artistes quittent le pays, d’autres sont emprisonnés. Biermann poursuit sa carrière à l’Ouest et continue à critiquer la RDA tout en s’en prenant à la société ouest-allemande. Mais il a perdu la foi en un véritable socialisme.
2 Bert Papenfuss est technicien du son et éclairagiste de formation. Il est écrivain indépendant depuis 1980. Comme ses possibilités de publication étaient limitées en RDA, il a souvent présenté ses écrits accompagné par divers groupes punk et rock. Il est co-gestionnaire du Burger Kaffee depuis 1999, où il a coordonné le salon de tête de pont culturel et travaille comme rédacteur pour la revue Gegner.









 

 

 

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