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Il faut imaginer cette sorte d’impossible : un événement souple. Et que cet événement (ou accident) passe, lentement, dans un intermédiaire composite entre le visible (des images mouvantes), l’audible (une voix murmurée), le tangible (des corps discrets et des objets sommaires), l’intelligible (la langue — l’énigmatique entre deux langues : allemand, français). Ce lieu se dit « scène », cet événement « théâtre ». Dans ce lieu : mélopée lente et kaléidoscope feutré. C’est une sorte d’hologramme diaphane de la « vie », un spectre de vie irisée, vacillante et tamisée.
Cette vie fut une « histoire », avec des gens, des biographies, un État (la RDA), des discours, des slogans emphatiques. Une langue rappelle ça. Mais le corps de la comédienne ne projette ni même ne prononce cette langue (ce texte). Il est plutôt le filtre à travers lequel la parole, venue de plus loin que lui, poursuit plus loin que lui, tramée, densifiée, usée et purifiée par lui. Radiographiée par lui. Ou le radiographiant, lui.
Voici ce corps-langue: diaphane parmi l’afflux des images, des sons et des objets qui font « spectacle ». Il est le lieu et le moment du devenir-diaphane des choses opaques, des souvenirs fixés en photographies et des phrases alourdies d’intentions. La parole doucement soufflée qui le traverse est l’outil de ce devenir-diaphane. Alors des murs tombent, des bâtiments s’avouent vides, des vies défilent dans des énumérations désaffectées, les figures grimaçantes de l’Histoire s’apaisent, pâlissent, s’oublient. Un monde meurt. Et la scène s’évide de ce vide.
Ça peut s’appeler sublimation. Douceur, mélancolie, en tout cas. Délicatesse, allègement. Une mémoire chuchote des résidus d’expérience, les noms d’un monde perdu, des souvenirs de plusieurs enfances. Dans ce peu de bruit, du sens persiste, cimenté d’émotion. C’est un reste d’Histoire, un gris de tombeau, des lézardes de murs et des herbes folles : une nostalgie pacifiée — comme un écho assourdi, venu d’on ne sait quelles coulisses, de la violence des temps.



Christian Prigent              

 

 

 









 

 

 

 

 

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